Patrick Viveret : L’INNOVATION sociale, clé du XXIe

Selon le philosophe Patrick Viveret, la période de régression sociale actuelle peut laisser la place à la construction

d’une société du « bien-vivre ».

Penser le progrès,
au-delà de la croissance

Keynes, écrivant au tout début de la crise des années 30, invitait ses contemporains à ne pas se tromper de diagnostic. Dans son célèbre article Economic possibilities for our grandchildren, il annonçait qu’une ère de prospérité exceptionnelle était à leur porte. Bientôt, le « problème économique » serait réglé, prédisait-il, comme l’avait été, un siècle auparavant, le problème alimentaire… L’heure était venue de renoncer à l’avarice, la prudence…, toutes dispositions héritées des âges de misère. Il suffisait d’apprendre à jouir, à consommer ici et maintenant, sans souci du futur, pour donner tout son potentiel à la croissance économique. Bientôt, concluait-il, les hommes pourront travailler deux à trois heures par jour et se consacrer aux tâches vraiment importantes : l’art, la culture, la religion…

 

Hélas! la culture et les problèmes métaphysiques ne sont pas devenus les questions majeures de notre époque. La peur de la paupérisation, des inégalités, du chômage est restée centrale. La prospérité matérielle demeure plus que jamais la quête des sociétés modernes, en dépit du fait qu’elles soient devenues six fois plus riches que dans les années 30. Keynes, ce géant de l’histoire intellectuelle, a échoué sur ce point simple et fondamental : la société matérialiste ne s’est pas érodée avec l’accumulation de richesses.

 

Vouloir toujours plus

Les économistes font de l’utilité, de la satisfaction que procure la jouissance d’un bien, la pierre cardinale de l’« Homo economicus ». Mais cette utilité ne peut évidemment pas se concevoir « intrinsèquement », comme un besoin naturel, comme le boire ou le manger. Le désir, selon Hegel, est toujours le désir du désir de l’autre. C’est cela qui le rend illimité. Le paradoxe d’Easterlin, selon lequel le bien-être d’une société ne progresse pas avec la richesse du pays, s’explique, en partie, par ce souci obsessif des humains de se mesurer aux autres. Quand on demande aux millionnaires le niveau de fortune qui serait nécessaire pour qu’ils se sentent « vraiment à l’aise », ils répondent tous de la même manière, quel que soit le niveau déjà atteint : le double de ce qu’ils possèdent déjà…

Le cœur du problème est toutefois que les humains n’anticipent pas leur propre capacité d’adaptation, qu’elle soit psychologique ou mimétique. La hausse « à venir » du revenu fait toujours rêver, même si, une fois réalisée, cette hausse n’est jamais suffisante. Car les gens comparent leur revenu futur à leurs aspirations courantes, sans prendre en compte l’évolution inéluctable de celles-ci… Ainsi s’explique, in fine, pourquoi la croissance, davantage que la richesse, est importante au fonctionnement de nos sociétés en donnant à chacun l’espoir, éphémère mais toujours entretenu, de se hisser au-dessus de sa condition.

D’où la question centrale : la croissance reprendra-t-elle ? Et qu’adviendrait-il si la réponse était négative ? Un grand schisme divise ici les économistes. Pour les pessimistes, dont le chef de file est Robert J. Gordon, la croissance potentielle sera beaucoup plus basse qu’au siècle passé. La révolution industrielle que nous vivons a donné le smartphone, ce qui est bien, mais ne se compare pas aux inventions spectaculaires du siècle passé : l’électricité, l’automobile, l’avion, le tout-à-l’égout, le cinéma, la télévision, les antibiotiques… Pour les optimistes, la loi de Moore va permettre « the digitization of just about everything » (« la numérisation de tout »). Déjà Google fait conduire des voitures sans chauffeur, des robots s’occupent des personnes âgées au Japon… La croissance est à nos portes !

 

Le facteur environnemental

Qui faut-il croire ? Notons que ces thèses ne répondent pas exactement aux mêmes questions. Les unes s’intéressent aux consommateurs, les autres aux machines. Ce n’est pas la même chose. La première révolution industrielle, au début du XIXe siècle, avait favorisé ces dernières. Il fallut plus de cinquante ans avant qu’elle ne libère du pouvoir d’achat ouvrier. La seconde révolution industrielle, au XXe siècle, celle dont Gordon a la nostalgie, était tout entière portée par la consommation de masse, et le pouvoir d’achat avait immédiatement suivi. Si l’on suit cette analogie, et a fortiori si l’on intègre les problèmes environnementaux, il faut se préparer à ce qui ressemble à une contradiction dans les termes : une révolution industrielle sans croissance.

Qu’adviendrait-il de nos sociétés si la croissance devait durablement ralentir ? La question n’est pas d’actualité immédiate, car nos économies vivent aujourd’hui, du fait de la crise, en deçà de leur potentiel. Mais elle ne tardera pas à devenir centrale. Les économistes peuvent l’éclairer. En soulignant la fragilité des prévisions en matière de croissance, ils aident à réfléchir aux moyens de rendre les sociétés moins dépendantes de celle-ci. En désarmant le mythe du consommateur clairvoyant, ils peuvent contribuer à repenser le besoin de protection sociale. Bref, en faisant part de leurs propres incertitudes sur les ressources économiques et psychiques disponibles, ils participent utilement au débat démocratique.

 

La septième édition des Jéco

Les Journées de l’économie (Jéco) auront lieu cette année du 13 au 15 novembre, à Lyon. Au programme : 54 conférences sur le thème « Le progrès social a-t-il un avenir ? ». L’objectif de ces journées est de rendre accessible l’analyse économique au plus grand nombre. Elles sont organisées chaque année depuis 2008 par la Fondation pour l’Université de Lyon sous la direction de Pascal Le Merrer, professeur d’économie internationale à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon, avec le soutien de l’ensemble des universités, des grandes écoles lyonnaises, des collectivités et organisations professionnelles locales et de plusieurs entreprises. Au fil des ans, les Jéco sont devenues le lieu et le moment où se croisent les différentes institutions et associations qui animent l’enseignement, la recherche et le débat économique en France. Entrée libre. Inscriptions obligatoires sur www.journeeseconomie.org.

Source: www.lemonde.fr

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